22 octobre 2026
Littéraire

L'actuelle école totalitaire !

Vers un école totalitaire de Liliane Lurçat

Liliane Lurçat (1928 -2019) naquit à Jérusalem et vint habiter en France en 1930 avec son père, Joseph Kurtz, originaire de Cracovie (Pologne) et sa mère, Chaya Kurtz, de Bialystok (Russie). Elle sera arrêtée en janvier 1944 puis déportée à Drancy qu’elle qualifiera d’« école de la vie » et se réjouira de n’avoir pas eu à porter l’étoile jaune et ainsi devoir subir non seulement la honte mais ce qui est pire, la honte d’avoir honte. Elle est libérée en octobre 1944 et reprend ses études en s’inscrivant en sociologie à la Sorbonne. Sa rencontre avec Henri Wallon, médecin, résistant, homme politique et éminent psychologue de l’enfant, sera déterminante.

Elle sera docteur en psychologie et directrice de recherche au CNRS ; spécialiste réputée des questions de pédagogie, enseignante et pionnière concernant ses études de la relation délétère des enfants avec la télévision. Elle écrira 13 ouvrages entre 1976 et 2008 sur le sujet des enfants, de la pédagogie et de l’École.

Intelligente, fine observatrice, elle se démarque des universitaires par son esprit d’indépendance un tantinet rebelle, et son style neutre, direct et sans langue de bois ; elle va droit au but sans tergiversations mais avec impartialité.

Son premier ouvrage date de 1976 et, à l’instar des suivants, il concerne l’école maternelle, puis le graphisme ; en 1981 suivent ceux concernant la télévision et sa violence sur les enfants ; en 1998, elle parle sans mâcher ses mots de destruction de l’enseignement élémentaire et de l’école totalitaire. Il sera suivi de La manipulation des enfants, puis Des enfances volées par la télévision et enfin de Pourquoi des illettrés ? et La débâcle de l’école. Les titres seuls, dans la chronologie des parutions, sont révélateurs de cette évolution.

Ce portrait rapidement brossé permet de prendre la mesure du poids de ses analyses et du choix de ses mots dans l’ouvrage que nous allons maintenant survoler : Vers une école totalitaire ?

 

C’est le 9 octobre 1998 que paraît la première édition de cet ouvrage tandis que la deuxième édition date du 28 août 2001. Une mise à jour actuelle impliquerait sans doute la modification du titre pour L’actuelle école totalitaire !  

Il est d’abord question du drame humain que constitue l’échec de l’instruction, transformant l’école en une fabrique de révoltés ou soumis « perdus dans un monde hostile et indéchiffrable » (p. 43).

Son analyse porte sur la massification de la science avec ses critères de consensus qui amènent au conformisme de la pensée tandis que toute indépendance d’esprit est proscrite. Elle déplore ce cocktail délétère dans lequel baignent les enfants et sont abandonnés : l’absence de morale couplée aux influences addictives et toxiques que sont les divertissements télévisuels. L’état psychique et physique des enfants est la surexcitation permanente. L’enfant est privé de son enfance qui est faite de rêveries, de tranquillité et de lenteur propres à développer sa personnalité. Il est privé de son imaginaire, de sa créativité, essentielles pour se construire psychiquement une sécurité intérieure et cheminer doucement vers l’âge adulte (Le sexe n’est pas un jeu d’enfants, Ariane Bilheran et Régis Brunod, p. 16, p. 56). Liliane Turçat parle de massification de l’enfance aux phénomènes de foule psychologique (cf. La psychologie des foules de Gustave Le Bon).

Parler de science pour instruire ? On en oublie volontairement les qualités essentielles que sont le sens commun, le dévouement et la passion ; caractéristiques de générations d’instituteurs et d’institutrices. Lesdites sciences de l’éducation ont posé des méthodes d’enseignement tortueuses et malgré le constat fait depuis des décennies des désastres irréparables qu’elles engendrent, elles demeurent étrangement sacro-saintes et à l’abri de toute remise en question. Pourquoi ?  Le terme même de « science » est un véritable paralysant de la raison, du discernement et des alertes que la réalité expose pourtant on ne peut plus clairement (Observatoire de la lecture, classement PISA, etc.). La véritable science est faite d’observations, de doutes, de remises en question, de débats et du principe de réfutabilité développé par Karl Popper. La pseudo-science a tout du pouvoir, de l’aura et de l’influence du gourou d’une secte.

Liliane Lurçat dévoile les mensonges et autres tromperies, notamment par les statistiques : 12% de notes aux épreuves supérieures à la moyenne deviennent  61% de taux de réussite ! Dans la réalité il y a deux fois moins d’étudiants d’origine populaire qui accèdent aux grandes écoles tandis qu’un quart des élèves entrant en 6e ne savent ni lire, ni compter et pendant que l’illettrisme progresse ! [c'était en 1998 et bien pire aujourd'hui]. Il n’est plus question d’égalité des chances mais de massification visant à faire des enfants une population de plus en plus hétérogène.

Cette « science » meurtrière est incarnée par les « pédagogistes » dont le but – totalitaire – est la domination, la destruction et le pouvoir sur l’institution par le biais d’un asservissement des disciplines. L’école est devenue un instrument politique dénué d’éthique et de sens commun mais qui excelle en ingénierie sociale.

« Si tu veux vaincre ton ennemi, élève ses enfants » dit proverbe oriental. Ni Machiavel, ni Sun Tzu ne sont allés jusqu’à ce niveau de perversion. Les enfants seront la population de demain, chacun le sait ; ainsi les jésuites débarqués au Brésil prirent en charge les enfants indigènes afin de préparer l’avenir, un avenir qu'ils se vouaient à enrichir de moralité, d'instruction et d'égalité entre les hommes dans un pays où régnait l'esclavage (Stefan Zweig Brésil). La stratégie, ici et maintenant, a une bien moins louable intention : formater dès le plus jeune âge.

Liliane Lurçat accuse – n’ayons pas peur du mot – et elle démontre le modus operandi à travers la formation des futurs maîtres dispensée dans les IUFM. La pseudo-science se substitue aux disciplines pour mieux les détruire.

Elle expose le truisme de la nécessité d’une pédagogie méthodique pour installer les automatismes nécessaires à l’acquisition des fondamentaux, comme par exemple le par cœur. Les pédagogistes s’en affranchissent allègrement mais avec ruse. Ils persuadent avec un discours flou, jargonnent, et opposent une pseudo-science à une pensée claire et réaliste ; qu’importe le réel pourvu qu’ils enivrent et convainquent les naïfs avec leurs élaborations théoriques, leurs statistiques et leur idéologie.

« L’école est devenue un supermarché où des adultes distribuent des connaissances qui ne servent à rien d’autre qu’à réussir à l’école. » (p. 155).

On n’y enseignera plus que comment devenir un bon citoyen, un bon croyant de l’idéologie totalitaire. Il n’est plus question de satisfaction de l’usager du service public en termes d’instruction publique et de transmission du savoir mais d’éducation à une citoyenneté responsable ; en clair d’endoctrinement.

Pourquoi ?

C’est chez Philippe Meirieu qu’elle trouve la réponse : « couler l’enfance dans le moule hypothétique de l’homme nouveau ! »  pour une société conforme à leurs attentes ; une société totalitaire qu’ils nomment « société fraternelle ».

Cette société ostracisera la violence pour la pratiquer elle-même plus librement ; perversion dont on commence à connaître les ressorts et spécialement ceux du langage. L’auteur souligne le bilan incontestable des sociétés totalitaires par le passé « la haine des intellectuels et de la culture ». Une population peu instruite et donc aisément manipulable et perméable au fascisme.

Cette société uniformise, égalise (voir Psychopathologie de totalitarisme, Ariane Bilheran) pour unifier en une pensée commune et unique. L’enfant devra être mis à l’abri des influences de sa famille et si possible prendre peu à peu le pouvoir sur ses parents ! Parents qui sont dépossédés de leur droit naturel d’élever et de guider leurs enfants.

Quel effroi saisirait aujourd’hui Liliane Lurçat au regard de la presque interdiction de l’instruction en famille, de la persécution des écoles privées d’excellence, des persécutions des familles catholiques qui chérissent la transmission de valeurs et l’instruction et enfin, de la monstrueuse éducation à la sexualité dès l’âge de 3 ans, comprenez l’EVARS !?

Endoctriner les enfants pour prendre le pouvoir n’a rien de nouveau ; « c’est même un classique » écrivait Hannah Arendt dans son chapitre sur La crise de l’Éducation dans son livre La crise de la culture.

L’homme nouveau, comme en union soviétique ou dans le projet transhumaniste, Liliane Lurçat parle de l’école de masse, l’école hétérogène, l’école fusionnelle qui rappelle le phénomène de collage et de régression psychique qu’explicite Ariane Bilheran. C’est cette hétérogénéité d’individus et de comportements que déploraient déjà (il y a 27 ans) les enseignants de l’académie de Lyon.

Elle rappelle les analyses de Max Horkheimer et Theodor Adorno dans La dialectique de la raison, Gallimard, 1974 : « l’abolition d’une culture pour privilégiés définitivement bradée n’introduit pas les masses dans les sphères dont elles étaient exclues auparavant, mais entraîne justement dans les conditions sociales actuelles le déclin de la culture et fait progresser l’incohérence barbare dans les esprits ».

Comment ?

L’arme fatale pour mener les individus à accepter cette révolution du non-sens : la RÉPÉTITION (voir les deux vitesses de la pensée dans notre recension du livre de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle)

Les maîtres ne doivent plus enseigner ou mal le faire avec des pratiques vidées de leurs contenus, des méthodes qui ont fait leurs preuves. Hannah Arendt alertait sur le danger d’oubli, sur la perte des assises du monde à travers la perte de l’autorité, car c’est bien l’autorité qui transmet les savoirs et la mémoire, guide l’enfant dans la construction vers sa singularité, vers la maturité d’un adulte autonome et responsable. L’autorité est remplacée par ce qu’Hannah Arendt nommait la tyrannie de la majorité.

Liliane Lurçat citait déjà les projets de suppression des professeurs au profit de logiciels et d’ordinateurs et rappelait qu’un texte n’est, pour un ordinateur, qu’une suite de signes abstraits que la machine ne peut comprendre puisque « la compréhension consiste à sortir du langage pour mettre en rapport les mots et leur référents. […] les élèves penseront comme des ordinateurs, c’est-à-dire comme des esclaves. […] Mais n’est-ce pas précisément ce que souhaitent nos réformateurs de l’enseignement… et leurs amis marchands d’ordinateurs et de logiciels ? » (p. 176-178).

Ce constat concernant l’école et l’autorité est mondial dans les pays développés, c’est pourquoi Liliane Lurçat en cherche les raisons ailleurs que dans l’école elle-même. Elle n’emploie pas ce mot de totalitaire à la légère. Les enfants ainsi contraints dans une école totalitaire, seront soit conformes à ce que le système attend d’eux, soit délinquants, soit encore les deux à la fois. Ils auront été volontairement handicapés pour ne pas pouvoir devenir des individus, forts, autonomes, doués d’esprit critique et de discernement, difficilement manipulables en tant qu’individus mais aussi peu sujet à l’attraction de la foule qui annihile les volontés et pensées individuelles.

 

Ariane Bilheran travaille actuellement sur son prochain ouvrage qui portera sur l'enfant dans le système totalitaire, espérons qu'il fasse remonter le danger dans les consciences, d'autant que la situation s'est dramatiquement aggravée, depuis les analyses de Liliane Turçat en 1998.

 


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