« Et si on nous avait menti ? » Pour nombre d’entre vous la question n’est pas nouvelle, ni moins que les notions d’ingénierie sociale. Cependant, il y a des « croyances » qui datent de si loin dans le passé de nos ancêtres, que l’on ne peut envisager de les remettre en cause qu’à l’occasion d’une conférence ou d’une lecture.
C’est un nom qui m’a d’abord interpellé, Kropotkine, parce que je l’avais entendu cité à plusieurs occasions. Pierre Kropotkine est né en 1842 et a quitté le monde terrestre en 1921. Il était russe, prince, géographe, scientifique. Bien qu’ayant étudié les mathématiques, la physique et la géographie à l’Université de Saint-Pétersbourg, sa formation est grandement empirique ; c’était un homme de terrain ! Il explorera la philosophie, l’anthropologie, la biologie, l’économie. Il parlait le russe, le français, l’anglais et l’allemand tandis qu’il avait des notions dans une vingtaine de langues comme le latin, le grec, le polonais, l’italien… !
Il était un grand voyageur : Russie, Finlande, Chine, Suisse, Belgique, France, Norvège, Canada, États-Unis, Italie. Il renoncera aux privilèges de son statut de prince et aura un parcours hors du commun, déporté puis exilé. Il est mondialement connu pour ses ouvrages : La morale anarchiste, L’entr’aide facteur de l’évolution et La conquête du pain, mais sa notoriété lui vient aussi de sa grande intégrité, attestée par la cohérence de sa vie et de ses pensées qui lui valu un immense respect.
J’ai d’abord lu L’entraide, l’autre loi de la jungle de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle puis L’entr’aide facteur de l’évolution ; deux livres passionnants sur les animaux, l’histoire de l’humanité, les manipulations scientifiques, et ce postulat incontestablement faux : la loi du plus fort, le prédateur en première marche du podium des vainqueurs de la vie sur Terre et la compétition comme épanouissement personnel ou survivance d’une espèce.
L’entr’aide facteur de l’évolution, Pierre Kropotkine l’écrivit en 1902 lors de son exil à Londres – il fut publié en 1906.
Il revient d’abord dans son ouvrage sur le postulat, sur le concept de la lutte acharnée et impitoyable pour la vie que défendent les darwinistes alors même que Darwin ne fut pas si catégorique ; il voyait dans les qualités sociales de l’homme le principal facteur de son évolution. Kropotkine remet en question le postulat avancé comme une « loi de la nature », c’est pour lui, une affirmation sans preuves. Lui-même et le professeur Kessler, zoologiste constatent de façon empirique « une loi de l’aide réciproque ». Goethe les rejoint d’ailleurs dans ce constat.
Il conteste tout autant que l’amour ou la sympathie se trouvent au cœur de l’entr’aide mais expose la conscience de la solidarité humaine, comme instinct, le sentiment inconscient de la force et du bonheur de tous ainsi qu’un sens de la justice et de l’équité qui permettent le développement de sentiments moraux supérieurs. Il déplore que ses assertions non fondées et cette conception malthusienne soient passées dans l’inconscient collectif.
Dans les chapitres I et II : L’entr’aide parmi les animaux.
Il cite The descent of Man de Darwin écrit en 1871 qui constatait que la coopération remplaçait la lutte favorisant le développement de facultés intellectuelles et morales et tire encore de Darwin les armes précieuses pour l’humanité que sont les poètes, les savants, les inventeurs, les faibles de corps, etc., des soi-disant fous !
Il cite également Huxley et Hobbes contestant leur vision de la guerre comme état normal de l’existence mais également Rousseau dont l’optimisme est tout aussi utopique.
Son constat empirique étayé par de nombreux zoologistes : « les mieux adaptés sont incontestablement les animaux qui ont acquis des habitudes d'entr'aide.» Ils augmentent leur survie, leur organisation et leur intelligence (p. 25). Ainsi, Kessler éleva-t-il l’aide mutuelle à hauteur de loi bien supérieure à celle de la lutte réciproque.
Kropotkine va dans ce chapitre délivrer un florilège d’exemples tout en s’interdisant des assertions trop généralistes et encore moins moralistes : les fourmis, les termites, dont la confiance mutuelle leur offre un courage admirable bien supérieur aux vertébrés ; les abeilles solidaires qui limitent la guerre au strict nécessaire ; les liens entre mâles et femelles pour élever leurs petits, les aigles qui font le guet pour que leurs congénères puissent se repaître tranquillement ; les moineaux qui ensemble font fuir les oiseaux de proie ; les grues dont l’intelligence a développé des troupes de reoconnaissance ; les perroquets dont la mémoire est phénoménale et dont la vie sociale leur donne un niveau d’intelligence presqu’humaine.
Chez de nombreux oiseaux la vie en société est pratiquée pour elle-même et les plaisirs qu’elle procure.
Dans la division du règne animal la prédominance numérique des espèces sociales surpasse grandement les animaux qui ne s’associent pas. C’est chez les ongulés, les rongeurs et les ruminants que l’entr’aide est la plus développée. Les écureuils, bien qu’individualistes, soignent leurs rapports sociaux, les marmottes sont très sociables et intelligentes, les rats musqués le sont encore plus, ils développent même le travail en commun. L’esprit de solidarité des chevreuils et des bisons, l’attachement mutuel et le soutien entre eux des éléphants, les sangliers, les hippopotames, les rhinocéros, les phoque, les singes, … tous partagent une grande sociabilité, de la compassion même (résultat de la vie sociale et de l’intelligence) avec très peu d’exceptions.
Il relève cependant un point notable : c’est en captivité que reparaissent les instincts combatifs.
Même les végétaux prennent soin les uns des autres comme nous le verrons plus loin (ouvrage de Servigne et Chapelle).
Pour Pierre Kropotkine, la chose est claire : « la vie en société est l'arme la plus puissante dans la lutte pour la vie, prise au sens large du terme, [...] la sociabilité représente un grand avantage dans toutes les circonstances de la lutte pour la vie. les espèces qui, volontairement ou non, abandonnent cet instinct d'association sont condamnées à disparaître."» (p. 72).
La sociabilité est le principal facteur de l’évolution ; pas de dépense d’énergie inutile, un bien-être partagé et donc, une intelligence qui se développe mais aussi un certain sens de la justice collective chez tous les animaux qui vivent en groupe. L’argument de l’âpre compétition pour les moyens d’existence est un argument emprunté à Malthus qui n’est pas probant. La compétition est même nuisible et tous cherchent à l’éviter !
« Le mal ne peut produire le bien », comme l’a très bien dit Tchernychevsky dans un remarquable essai sur le Darwinisme (cf. note 67, p. 88).
Dans le chapitre III, L’entr’aide parmi les sauvages. Il postule que l’homme ne saurait faire exception à cette règle générale du monde animal. Hobbes et son « état de nature » maintenait le concept de guerre tandis que ses successeurs étaient contraints de constater, qu’à aucune époque, l’humanité n’a pu vivre en guerre perpétuelle. Huxley quant à lui écrivit un article en 1888 présentant les hommes primitifs comme des sanguinaires privés de toute conception.
En remontant dans la paléo-éthnologie, les hommes vivaient en sociétés, tribus, bandes, ils avaient des commencements de cultes comme l’enterrement des morts, et travaillaient en société. Ils vivaient en paix dans le sud de la France, au Danemark, en Suisse, etc., aucune trace de guerre entre ces centaines de petites tribus !
La constitution de la famille vint plus tard, ainsi que la complexité des liens de mariage. Des restrictions s’imposèrent sans doute pour éviter avec la consanguinité, le régime compliqué se développa sans aucune espèce d’autorité que l’opinion publique, ce qui atteste des instincts sociaux profondément enracinés dans la nature humaine et qui dominaient les pulsions primaires. Cette organisation persista dans l’extrême antiquité. Lesdits sauvages vivaient dans une organisation, se soumettaient à des règles et avaient des principes éthiques. Pierre Kropotkine qui prend pour exemples les Bushmen, les Hottentots, les Fuégiens, les Esquimaux, les Dayaks, les Aléoutes, etc. en conclut que « l’individualisme effréné est une production moderne et non une caractéristique de l’humanité primitive » (p. 103). Ces primitifs qui identifient leur vie à la tribu, sont solidaires, répugnent à verser le sang. La solidarité de nos jours s’est étendue à la nation mais s’est affaiblie au sein même de la famillle et de la communauté.
« Leur parole est sacrée », écrivait-il. « Ils ne connaissent rien de la corruption et des artifices trompeurs de l’Europe. Ils vivent dans une grande tranquillité et ne sont que rarement en guerre avec leurs voisins. Ils sont toute bonté et bonne volonté les uns envers les autres... Les cadeaux et les bons offices réciproques sont certainement un de leurs grands plaisirs. L’intégrité des Hottentots, leur exactitude et leur célérité dans l’exercice de la justice, ainsi que leur chasteté, sont choses en lesquelles ils surpassent toutes ou presque toutes les nations du monde. » « certainement le peuple le plus amical, le plus libéral et le plus bienveillant qu’il y eut jamais sur la terre » (Kolben qui connaissait bien les Hottentots, cf. note 85,p. 106)
« En ce qui regarde la moralité, il me faut assigner aux Dayaks une place élevée dans l’échelle de la civilisation..., le brigandage et le vol sont tout à fait inconnus parmi eux. Ils sont aussi très véridiques... Si je n’obtenais pas toujours d’eux « toute » la vérité, au moins ce que j’obtenais d’eux était toujours la vérité. Je voudrais pouvoir en dire autant des Malais » (Carl Bock, Revue des deux mondes, 1846). P125
« Les maisons de pierre font les cœurs de pierre », disent les paysans russes (p. 120).
Dans le chapitre IV, il s’étend sur L’entr’aide entre les barbares et découvre un biais des historiens à privilégier les luttes, les guerres, les batailles, la souffrance tout en négligeant la vie quotidienne, les mœurs sociales et les innombrables actes de soutien mutuel et de dévouement. La commune d’un village maintenait la cohésion mais ne se mêlait pas des affaires intérieures au sein des familles ; elle s’opposait aux tentatives de domination par des minorités. Elle devint la cellule fondamentale de l’organisation future et garda ce caractère dans beaucoup de nations. En Angleterre, en France, en Écosse, dans les pays slaves, chez les afghans, les mongols, les kabyles, etc. La commune villageoise n’était pas le servage et les assemblées furent ciblées en France par Turgot qui les trouvait trop « bruyantes ». Elle était l’union pour garantir à chacun une part équitable de terre, l’union des forces pour la culture et le développement su savoir. Elle décidait de la justice (arbitrage), de la défense armée, de l’éducation et des rapports économiques. Des liens étroits unissaient les hommes, l’assemblée communale avait une autorité morale face à tous, seigneurs, nobles ou ecclésiastiques. Leurs principes moraux étaient admirables et leurs châtiments bien loin de ceux introduits postérieurement par les lois laïques et canoniques : « un esprit de douceur et des principes d’équité » , « réparer les torts » , « le mal est la mort, le bien est la vie » , « ne pas rompre un armistice, ne pas calomnier, ne pas médire », etc.
C’est parce que l’homme est profondément pacifique et désire vivre en paix que les gens furent amener à concevoir le métier de guerrier (ducs et scholæ), pour se protéger des intrus. Cette spécialisation amena, par renversement, à la servitude et à toutes les guerres de la « période des États ».
Dans le chapitre V, il est question de L’entr’aide dans la cité du Moyen Âge. Une nouvelle civilisation après la chute de l’Empire romain ; le génie social de l’homme créa la commune du village et la sociabilité s’exprima particulièrement dans les guildes et les cités médiévales. Les masses avait un désir de paix et de justice. Cette idée de justice s’était développée dans les tribus ; elles voulaient en finir avec les vengeances. L’intervention de la commune permettait d’apaiser les querelles, l’assemblée du peuple entendait les affaires puis fixait la compensation et l’amende pour violation de la paix. Dans les peuplades, il était fait appel aux plus anciens tandis que plus tard les arbitres furent recherchés dans le clergé chrétien ; le christianisme ayant pour principe de ne pas considérer les représailles comme une acte de justice. Les chefs des scholæ (troupes d’hommes en arme) avaient pour responsabilité la défense et le maintien de la paix. En quelques 300 ans, il se muèrent en ducs ou rois dont les attributions se limitaient au judiciaire, pour l’exécution des sentences prononcées et à l’exécutif mais n’étaient pas les maîtres des peuples, le pouvoir suprême restait la prérogative de l’assemblée du peuple. Un changement complet s’opéra et les populations libres qui avaient consenti à « nourrir » une partie de leur défense devinrent peu à peu leurs serfs.
L’Europe tomba sous la domination de gouvernants qui instaurèrent des régimes de théocraties et d’États despotiques. Alors, comme le mouvement qui advint dans les cités de la Grèce antique, les villages se soulevèrent, les hommes partout en Europe instaurèrent des « conjurations », des « fraternités » et s’unirent pour une nouvelle vie d’appui mutuel et de liberté. La face de l’Europe changea sur 400 ans et s’exprima alors le génie des unions d’hommes libres dont la beauté et la puissance d’expression sont à ce jour inégalées. Cette puissance ne fut pas le fait de héros individuels ou de grands États mais de ces unions formées sur un nouveau modèle : les guildes. Les seigneurs avaient réussi à imposer le travail aux paysans et s’étaient appropriés ce qui appartenait précédemment à la commune, impôts, mainmortes, droits sur les héritages et mariage. Mais les paysans conservaient 2 droits fondamentaux de leurs communautés : la possession en commun, l’auto-administration et l’auto-législation. Ils nommaient les juges qui agissaient comme arbitres collégialement avec le juge du seigneur. Une nouvelle liberté se développa dans les encintes fortifiées, la cité du Moyen Âge était née. Se libérant du joug féodal des seigneurs ils préparèrent la future oragnisation de la cité.
Ces guildes avaient développé les principes mêmes des communes villageoises et sont à l’origine du pouvoir créateur des Xe et XIe siècles : décorations artistiques des villes par les monuments, grand mouvement intellectuel, unité de pensée et d’action, germes des initiatives des XIIe et XIIIe siècles. Ces fraternités d’artisans, de chasseurs, de marchands mais aussi de prêtres, de peintres, de maître d’école, de mendiants…toutes organisées sur le double principe de l’auto-juridiction et sur l’appui mutuel. « Ces institutions si bien faites pour satisfaire aux besoins d’union sans priver l’individu de son initiative ne pouvait que s’étendre, s’accroître et se fortifier. » La cité était un « État » qui ne dépendait que peu de la forme politique du pouvoir de l’aristocratie et des nobles, elle restait démocratique. La cité peut être vue comme une double fédération : les chefs de famille avec les petites unions territoriales (rue, paroisse, section) et les individus unis par serment en guildes suivant leur professions. Les guildes achetaient en commun les matières premières et celles des principaux métiers étaient assez puissantes pour s’opposer aux tendances oligarchiques des marchands. Entre le maître et l’apprenti se trouvaient 7 années d’apprentissage. On ne devenait pas maître par héritage ou richesse, mais par mérite et expérience. En découlait une confiance publique en ces corps de métier qui ambitionnaient la qualité de leur production. Les métiers avaient atteint un dégré de perfection et de prospérité inégalés. Les cités de toute l’Europe furent un produit naturel, résultat d’ajustements des énergies et de la volonté des gens.
La cité « organisait une union étroite d’aide et d’appui mutuels pour la consommation et la production et pour la vie sociale dans son ensemble ; sans imposer les entraves de l’État, mais laissant pleine liberté d’expression au génie créateur de chaque groupe, dans les arts, les métiers, les sciences, le commerce et la politique. » La cité garantissait les dettes des marchands et permettaient à chacun de prospérer. Les cités jouissaient de leur vie libre, les guildes représentaient des fonctions vitales et permirent d’immenses progrès de l’humanité.
Le parchemin et le papier, l’imprimerie et la gravure, le verre et l’acier perfectionnés, la poudre à canon. les horloges, les télescopes, la boussole, le calendrier réformé, la notation décimale ; l’algèbre, la trigonométrie, la chimie, le contrepoint (invention qui équivaut à une nouvelle création de la musique) ; toutes ces acquisitions nous viennent de ce qu’on a appelé avec tant de mépris la Période stationnaire. (History of Inductive Sciences, I, 252). (p. 225-226).
Pour Pierre Kropotkine, les principes de « liberté, égalité fraternité » étaient ceux des guildes et furent représentés dans les trois statues des décorations extérieures de Notre-Dame de Paris (Jugement Dernier, Vierge, Sainte-Anne).
« Aucune œuvre ne doit être entreprise par la commune si elle n’est conçue selon le grand cœur de la commune, composé des cœurs de tous les citoyens, unis dans une commune volonté » (paroles du Conseil de Florence, p. 224).
Ce que l’on considère aujourd’hui comme des utopies furent à l’époque d’indiscutables réalités.
C’est lorsque l’État détruisit ces indépendances (guildes, fédérations et associations) et que sa bureaucratie prit le contrôle que les plaintes devinrent innombrables. Pour n’avoir pas compris le principe de l’entr’aide largement, les cités commirent des fautes fatales et succombèrent devant des ennemis puissants. Au XVIIe siècle, les cités se dépeuplèrent, les routes tombèrent dans l’abandon, le travail fut asservi, l’art tomba en décadence et même le commerce déclina. Elles répétèrent l’erreur commise par les cités de la Grèce antique et tombèrent dans les mêmes crimes. Le commerce, d’abord communal devint le privilège de « familles » de marchands qui devint, inévitablement un groupe oppresseur. Des emprunts démesurés, une politique dans l’intérêt de quelques-uns, une division entre riches et pauvres. Le salut fut recherché non plus dans l’union des forces communes mais dans un État fortement centralisé, autorité semi-divine qui devait sauver la société et pourrait au nom du salut public commettre toute espèce de violence (tortures, bûchers, misère). Les citoyens abandonnèrent leur confiance en eux-mêmes en faveur du gouvernement qui ne tarda pas à écraser les dernières libertés.
Dans le chapitre VII, il est question de L’entr’aide chez nous. Pendant 3 siècles les masses du peuple tentèrent de reconstituer la société sur les bases de l’entr’aide et du soutien mutuel, dans un idéal de communes fraternelles et libres. Le grand mouvement de la Réforme demanda dans les « Douze articles » la restitution des terres communales, l’abolition des servitudes féodales et en appelait à une foi de fraternié. Les jeunes États y répondirant par l’épée, le feu et la torture. Les communes furent privées de leurs assemblées, de leur administration indépendante, de leur souveraineté en matière de justice les terres furent confisquées, les guildes spoliées de leurs biens et libertés ; les cités privées de leur souveraineté, tout fut placé sous le contrôle de l’État. L’État ne tolérait plus aucune union, lui seul devait gérer l’intérêt général, lui seul devait répondre au besoin commun. « le serment de fidélité entre les frères de la guilde devint un acte de félonie envers l’État » « Des lois, de plus en plus sévères, furent faites pour empêcher les artisans de s’unir d’aucune manière. » S’ensuivit le développement d’un individualisme effrené, les obligations envers l’État remplaçaient celles des uns envers les autres. Payer l’impôt dispensait d’offrir un repas aux affamés.
C’est au XVIIe siècle que les guerres et les exactions asservirent les paysans et les réduirent à la misère, pillèrent les terres communales, confisquèrent leur argent, Au siècle suivant, les nobles et le clergé avaient pris possession de la moitié de l’espace cultivé. Les institutions communales réussirent à se maintenir jusqu’en 1787 ; assemblées populaires, partages et élection des membres exécutifs. Jugées trop bruyantes, le gouvernement les remplaça par des conseils élus, un maire et de riches paysans. Ces bourgeois achevèrent alors le pillage des terres communales.
« Bref, parler de la mort naturelle des communes villageoises « en vertu de lois économiques », est une aussi mauvaise plaisanterie que de parler de la mort naturelle des soldats qui tombent sur le champ de bataille » (p. 246).
« Pendant près de trois siècles on empêcha les hommes de se tendre la main, même dans des buts littéraires, artistiques ou d’éducation. Des sociétés ne pouvaient se former que sous la protection de l’État ou de l’Église, ou comme des confréries secrètes, à la façon de la franc-maçonnerie. » (p. 293).
Il a fallu plusieurs siècles d’efforts persistants pour imposer la religion du jour : rechercher le bonheur dans le mépris des besoins des autres, la lutte de chacun contre tous. Mais l’intelligence, la raison et les coutumes d’entr’aide demeurent vivantes parmi les millions d’hommes et dès que l’État dessèrent ses jougs, elles refont surface. Des millliers d’années de vie humaine sociale ont ancré ce sentiment d’entr’aide, de solidarité humaine inextirpable de la nature humaine.
Pierre Kropotkine conclut que les espèces animales qui pratiquent l’entr’aide sont les plus nombreuses et celles qui se développent et propèrent le mieux assurant la conservation de l’espèce et son évoluation progressive. La lutte correspond à un état de régression. C’est bien l’entr’aide qui a créé les conditions de la vie sociale et a permis à l’homme de développer son intelligence, ses connaissances, ses arts, son industrie, sa science. L’État, en Grèce antique et au Moyen Âge n'amena que décadence. L’entr’aide est le fondement de l’éthique, le principe de la morale, et avec la justice celui qui conduit à plus de bonheur. L’entr’aide est la conscience de ne faire qu’un avec tous les êtres humains. Elle est la meilleure garantie d’une plus haute évolution !
L’entraide, l’autre loi de la jungle - Pablo Servigne et Gauthier Chapelle - 2019
Pablo Servigne et Gauthier Chapelle sont tous deux agronomes et biologistes de formation, ils sont tous deux chercheurs et spécialistes reconnus. Quelque 117 ans après Pierre Kropotkine, ils explorent de nouveau le sujet de l’entraide (réforme de l’orthographe de 1931 mais les deux orthographes restent acceptées). Ils nous apprennent qu’Élisée Reclus, ami de Pierre Kropotkine qui traduit son livre Mutual Aid, offrit ce mot, qu’il créa à l’occasion de la traduction de l’ouvrage en langue française.
C’est sur la base de l’ouvrage de Pierre Kropotkine croisé avec les multiples études réalisés sur plus d’un siècle que ces deux chercheurs ont rédigé leur ouvrage, L’entraide, l’autre loi de la jungle.
Leur livre début avec une citation de Victor Hugo : « Rien n’est solitaire, tout est solidaire » ainsi que celle de David S. et Edward O.Wilson : « L’égoïsme supplante l’altruisme au sein des groupes. Les groupes altruistes supplantent les groupes égoïstes. Tout le reste n’est que commentaire ».
Leur analyse explore les six formes de relation qui impliquent soit coopération soit lutte : symbiose (mutualisme), coexistence, commensalisme, amensalisme, prédation (parasitisme) et compétition.
De la compétition, il ressort qu’elle ne favorise pas le lien, pousse à tricher et détourne du bien commun. Elle fantasme sur une expansion infinie, totalement déconnecté du monde vivant. Ils déplorent la notion de la première marche du podium qui condamne à la solitude l’unique gagnant et tous les autres au statut de perdant. La compétition, poussé à son extrême à notre époque engendre un monde violent et prive d’une grande partie du sens de la vie. Ce délitement des liens humains engendre un grand vide, une solitude et un besoin de consolation que l’homme apaise par la consommation, les trophées, les conquêtes sexuelles, les drogues et la nourriture. La résultante est l’hybris, cette démesure que dénonçaient déjà les grecs.
Depuis 3,8 milliards d’années, le vivant s’associe, coopère voire fusionne. D’où vient donc cet aveuglement persistant à qualifier la compétition de naturelle et la coopération d’idéologique ? Tout comme Pierre Kropotkine, ils dénoncent la vision caricaturale du sauvage vu comme un être agressif, indomptable, associable alors que lui sont déniés ses qualités d’altruisme et de solidarité. Ils contestent l’idéologie occidentale insufflées par des philosophes du XVIIe siècle (Locke et Hobbes, entre autres) : une vision sombre et égoïste de la nature humaine, voire agressive et sanglante et soulignent que cette vision permit d’instaurer le libéralisme, supposément le seul marché permettant de sortir de cette nature sauvage grâce à un État.
Pablo Servigne et Gauthier Chapelle s’appuient sur de nombreuses études qu’ils citent et explicitent, comme Le jeu du bien public ou Le jeu de l’ultimatum. L’homme n’est pas un indécrottable égoïste, bien au contraire, depuis des décennies, ces jeux attestent de son altruisme. Des expériences de psychologie sociale qui ont mesuré les comportement d’aide spontanée en situation de non-urgence attestent de différences selon les régions du monde ; la culture latine est plus généreuse (93% de comportements prosociaux à Rio de Janeiro et 40% à Kuala Lumpur) ; une tendance à aider qui décroît avec la hausse du pouvoir d’achat, mais la conclusion est que le modèle théorique de l’Homo œconomicus n’est pas vérifié. Les plus grands économistes dénoncent les effets délétères des inégalités sociales et économiques. Les preuves sont nombreuses de leur répercussion néfastes sur les comportements d’entraide. Ce sont les sujets des classes sociales inférieures qui investissent le plus dans le « capital social ».
Ce qu’expliquent les auteurs est que les comportements immoraux et antisociaux des classes supérieures amènent à l’effondrement de la civilisation. Ils minent les sentiments de confiance et d’équité, ce qui entraîne un désinvestissement général du groupe et par voie de conséquence une baisse de niveau global de richesse du groupe. Par ailleurs, ils heurtent le désir d’égalité qui est un trait constitutif de notre humanité et le fondement même de la vie en société ou plutôt d’équité (distribution juste), d’inégalité équitable, qui, elles, n’engendrent ni colère ni dégoût ni indignation.

Tous droits réservés (R) 2023-2026