28 janvier 2026
Politique

Projet EMME : pour le bien de qui les élus de Bordeaux Métropole votent-ils ?

Nous avons reçu un communiqué du Docteur Didier Cugy (1), conseiller municipal de la ville de Bordeaux et conseiller métropolitain. Médecin de formation, il est formé en médecine expérimentale, neurosciences et médecine légale, il exerce en libéral et dans le service public.

La lecture de ce court communiqué met en avant des risques importants, des interrogations sérieuses concernant le Projet (n°165) d'unité de conversion de Cobalt et Nickel - Société ELECTROMOBILITY MATERIALS EUROPE (EMME). Ce projet consiste dans l’implantation à Parempuyre et Blanquefort d’une installation classée SEVESO seuil haut, c’est-à-dire une industrie présentant des risques majeurs liées à la manipulation de substances dangereuses, dépassant les seuils supérieurs fixés par la directive européenne Seveso3.

Monsieur Cugy souhaite attirer l’attention sur les interrogations sérieuses qui se posent quant à l’implantation d’un tel projet sur un site catégorisé en zone inondable, qui se trouve en bordure de la Garonne et exposé à des effets climatiques combinés (marées, crues, vents dominants, zone marécageuse, etc.). Ce site se trouve par ailleurs en proximité du site Natura 2000 qui a pour objectif la préservation des milieux naturels et de la biodiversité.

S’appuyant sur le Code de l’Environnement, il se questionne sur les caractéristiques intrinsèques du site, les risques qui, dans le dossier, seraient mal évalués et ne permettraient pas d’apprécier les risques environnementaux et sanitaires, potentiellement élevés et qui concernent la santé humaine, les milieux naturels et le bien commun.

Nous avons contacté le conseiller métropolitain Monsieur Marc Morisset qui nous a guidés dans cette délibération du projet EMME votée au conseil de Bordeaux Métropole le 26 septembre 2025. Ainsi, cela nous a permis de confronter les arguments ; ceux des associations et ceux des élus repris dans le procès verbal administratif. Le projet EMME est bien plus complexe que ce qu’en disent les articles parus dans les journaux locaux.

Voici ce que nous avons trouvé concernant ce projet qui concerne l’implantation d’une filière de batteries avec la manipulation de métaux lourds (nickel, cobalt, peut-être du lithium à terme - l’actionnariat est détenu par la société d’investissement suisse KL 1 AG (majoritaire), les cofondateurs Antoine Beurrier (ancien cadre de Michelin, des groupes miniers Sandvik, Xstrata), Sarah Maryssael (directrice stratégie d’un groupe de lithium), Lucas Dow (président du géant minier australien Sanyona Lithium) et la firme d’ingénierie canadienne Hatch qui œuvre principalement dans les métaux) :

https://www.sudouest.fr/gironde/gironde-le-projet-d-usine-en-bord-de-garonne-souleve-des-inquietudes-a-parempuyre-19395784.php

 

LES OBJECTIONS :

  • Une technologie extrêmement polluante, mais aussi bien plus coûteuse (sur la base de calculs reprenant l’intégralité de la durée de vie du produit). Enfin, ces matières premières sont inacceptables en termes éthiques depuis les mines d’extraction où des enfants de 4 ans sont exploités dans une violence inouïe jusqu’aux décharges en Asie ou en Chine où là encore les enfants ruinent leur santé et meurent à travailler sur ces déchets pour la récupération de ces minerais. Ne serait-il pas préférable d’envisager des technologies réellement propres ?
  • Monsieur Morisset soulève la question du lithium qui mis au contact de l’eau explose! et dénonce l’absurdité de l’implantation de cette industrie Seveso, manipulant des métaux lourds, qui se trouverait juste en face d’une autre de même catégorie, en l’occurrence Yara dont la possible explosion serait beaucoup plus puissante que celle d’AZF à Toulouse et, pourrait même atteindre la centrale nucléaire du Blayais (30 km) ! De surcroît, le site sur pilotis l’exposerait encore plus au souffle d’une éventuelle explosion de Yara. Par ailleurs, une réaction en chaîne n’est pas à exclure. D’ailleurs, Monsieur Morisset soulève une incohérence : l’implantation est prévue sur la rive gauche de Bordeaux. Si elle était envisagée sur la rive droite et plus spécifiquement sur le site d’enfouissement de Lapouyade au Nord de la Gironde, cela éviterait la traversée de la Garonne et de la Dordogne et limiterait donc les risques liés au transport de produits chimiques dangereux.
  • Le conseiller métropolitain Monsieur Guillaume Garrigues alerte sur la grande solubilité des sulfates de nickel et de cobalt. Traiter ce produit chimique dans une zone inondable peut-il sérieusement être envisagé ? D’autant que l’étude peine à démontrer par quel miracle le site pourrait être protégé des inondations.
  • Le dossier concernant le projet fait 800 pages et a été adressé aux élus le 7 août 2025, ne leur laissant qu’un délai de deux mois pour l’étudier. Le dossier reçu en mairie ferait 3 600 pages (dixit le Collectif ALERTE SEVESO BORDEAUX).
  • Ce projet est appuyé par le gouvernement, Monsieur Sébastien Lecornu est intervenu par décret « le projet a un intérêt majeur national » faisant peu de cas des délibérations et des avis réclamés aux maires et à la Métropole.
  • Madame Sylvie Justome rappelle de façon très pertinente que « les lois naturelles s’imposent par rapport aux lois humaines y compris et surtout peut-être par rapport à un décret pris in extremis et publié le 7 septembre 2025 ». Elle rappelle que le bilan fait par Amauris pour les 20 ans de la catastrophe AZF indique que le nombre d’installation a doublé tandis que moins de la moitié d’entre elles disposent d’un PPRT (Plan de Prévention des Risques Technologiques). Sur Bordeaux, ce sont 12 installations Seveso qui existent aujourd’hui incluant celle de Yara.
  • Le projet prévoit un stockage sur site de batteries usagées mais le dossier est incomplet tout en contenant une promesse d’extension. Madame Sylvie Justome le qualifie de Cheval de Troie. Elle rappelle la récente déclaration du droit de Garonne ainsi que le livre manifeste culte de Rachel Carson en 1962 Le printemps silencieux. Il s’agit de défendre la liberté, la vérité et la vie.
  • Monsieur Philippe Poutou dénonce le fait que le seul risque « inondation » devrait stopper ce projet. Il insiste sur l’invisibilisation faite aux détracteurs comme les associations, les collectifs, les scientifiques qui expliquent depuis le début que ce projet est néfaste.
  • Ainsi, Sabine Menaut et Benoît Calvé du Collectif ALERTE SEVESO BORDEAUX ont adressé à tous les élus une synthèse (2) dont la conclusion dit « L'autorisation d'un tel projet exposerait la population et les milieux naturels à des risques manifestement disproportionnés ». Ils rappellent que « La population, les agriculteurs sont majoritairement contre ce projet, écoutez-les. »
  • Une pétition est en cours pour refuser une telle implantation au cœur même de la métropole en raison du risque de contamination des sols, du risque d’inondation dû au remblai, de la destruction des écosystèmes faune et flore des marais, de la détérioration du cadre de vie (bruit, fumées, poussières) et de la dévalorisation du patrimoine culturel et naturel.
  • Personne n’est en mesure de garantir l’innocuité du projet pour l’environnement.
  • Madame Véronique Ferreira, maire de Blanquefort, estime également qu’il y a de la part de l’État une forme de rouleau compresseur de par le décret paru in extremis et sans attendre la fin de la concertation des collectivités locales, et de par la mise en avant d’un projet avant même de savoir s’il est faisable mais aussi parce que le choix du site a été fait sans que rien n’ait été demandé aux communes concernées !
  • Monsieur Garrigues se questionne sur la réelle portée des questions et décisions prises : « portée et efficacité extrêmement relative, des opinions limitées en terme d’efficacité et d’action ».
  • Monsieur Garrigues rappelle l’historique « gabégie » du site Grattequina et du Triangle des échoppes, sites qui n’ont pas été pensés avec des caractéristiques industrielles.
  • Sont évoqués, au conditionnel, la mise en œuvre de comités de pilotage, de veille, de suivi…
  • Il est questions de créations d’emplois et d’une hausse de l’activité du grand port maritime de Bordeaux. Toutefois le nombre d’emplois n’est pas clairement indiqué tandis que l’on ne sait pas à quelles taxes serait soumise cette entreprise. Le coût réel du projet ne semble pas établi et notamment celui qui incombera à la collectivité.

Certains élus de la droite, du PS et du groupe Ecologie et Solidarités avaient rédigé en amont,une liste de garanties et d’exigences qu’ils réclamaient dans cette délibération afin d’amener l’assemblée des élus à voter en faveur de ce projet. Leur requête restera à la discrétion du préfet sous réserve du futur vote de son financement. (Ils soulèvent des questions concernant les zones d’ombre du projet : quels sites alternatifs plus rassurants pourraient être envisagés ? Pourrait-il y avoir une autre étude indépendante ? Quelles mesures de compensation écologique et de protection du vivant pourraient sérieusement être envisagées sachant que la destruction d'un milieu ne peut jamais être compensé à 100 % ? Quelles garanties dans le temps ? Quel impact sur l’eau ?)

LES APPROBATIONS

  • Le site serait ce qui va se faire de mieux concernant le recyclage des batteries et de leurs déchets.
  • Le projet est présenté avec les avantages de la décarbonation, avec la réduction significative de l’empreinte écologique en s’orientant vers une économie circulaire.
  • Le label Seveso 3 implique des contrôles accrus et plus sévères par la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement).
  • Le projet est présenté comme stratégique, majeur, « un enjeu de souveraineté industrielle » au regard de notre dépendance à la Chine.

DÉLIBÉRATION OU SIMPLE VALIDATION ?

  • Monsieur Bobet : « Quelque part, je pourrais rejoindre Monsieur Didier CUGY qui dit que s’il y a quatre pages d’exigences et de mise en garde, c’est que l’on n’est pas favorable. On verra ce que le préfet fait comme conclusion de notre page entière d’observations et d’exigences qui sont très fortes, mais ce n’est pas à nous de décider. »
  • Une délibération dont Monsieur Poutou souligne le flou : « On ne sait pas ce que l’on vote en réalité. […] il aurait fallu une délibération qui, clairement, liste les inconvénients ». Des élus s’en remettent au préfet, haut fonctionnaire de l’État, alors même que l’État incite à ce projet sans même attendre les avis des élus.

L'AVERTISSEMENT DE SEPANSO

Le 12 janvier, par courriel (Télécharger SEPANSO), Florence Bougault, administratice de la Sepanso alerte les élus sur le délai imparti de 30 jours à compter de la clôture de l’enquête publique (15 janvier 2026) pour la remise du rapport et des conclusions à l’issue de laquelle la Métropole de Bordeaux doit être saisie par le préfet.

Me Olivier Chambord, avocat en droit public, confirme que « l’absence d’avis de Bordeaux Métropole dans le délai imparti vaut avis favorable ! »

 Un vote explicite du Conseil métropolitain doit impérativement être organisé.

Ne pas organiser ce vote reviendrait à consentir tacitement au projet, ce qui constituerait un contournement manifeste du débat démocratique.

Florence Bourgeault réaffirme que l’usine n’est PAS une usine de recyclage de batteries, qu’elle ne fabriquera pas de batteries et qu’il y aura des rejets atmosphériques. Cette usine est une raffinerie utilisant des procédes de chimie lourde et dont les images présentées ne reflètent pas la réalité de ce que cela implique comme incidence sur le paysage.

 

NOTRE ANALYSE

Si nous devions résumer ces points, nous pourrions constater que les questions soulevées sont nombreuses et que les arguments en défaveur du projet sont solides tandis que les arguments en sa faveur tiennent dans un intérêt financier hypothétique, une souveraineté industrielle de la France alors même que les scandales de phagocytages ou de ventes de fleurons industriels et technologiques de la France n’ont cessé de s’accumuler.

On peut noter que le recyclage envisagé par EMME ne concerne que l’ancienne technologie de batteries…et pour aller un peu plus loin dans le questionnenment, nous n’avons pas trouvé qui pourrait acquérir ces matières premières recyclées. Celles-ci ont-elles vocation à être exportées ? Ce qui ferait de la France un centre de déchets, comme l’Inde qui exporte ensuite vers les usines américaines ou chinoises les matières récupérées et conserve sur son territoire les matières non recyclables.

La question de la décarbonation, nous le savons, tient de l’idéologie puisque le CO2 n’est pas source de pollution mais de vie. La question du tout électrique qui, nous le savons aussi, relève d’un outil d’asservissement et non d’un idéal écologique (la pollution globale engendrée par un véhicule électrique, depuis sa fabrication jusqu’à son recyclage, est bien plus importante que celle d’un véhicule essence ou diesel tandis que les minerais nécessaires aux batteries sont un scandale absolu en terme d’esclavagisme et de barbarie*, de pollution et de recyclage, dont nous portons la responsabilité en tant que consommateurs.)

En dépit du fait que chaque élu ayant pris la parole, ait souligné les risques, les doutes, les questions et le caractère ô combien dangereux du projet, cette délibération est passée à la majorité !

La surprise du résultat de ce vote du 26 septembre 2025 n’est pas sans rappeler La tête coupée d’Arnaud-Aaron Upinsky à propos des délibérations en assemblée :

« Tout langage projette une représentation socio-politique et toute représentation socio-politique appelle un langage. […] Au début de la Révolution, un incident exceptionnel a justement permis de montrer clairement comment la même assemblée peut produire deux votes opposés suivant qu’elle vote en masse ou par petits groupes. Quand la question des droits de l’homme fut mise en délibération dans les trente bureaux qui divisaient l’Assemblée, vingt-huit la rejetèrent. Lorsqu’il fut proposé que la discussion fût faite par l’Assemblée réunie, la question fut acceptée en masse. Qui s’étonnera que l’attitude de l’homme soit différente dans l’intimité d’un groupe où il compte et dans une vaste assemblée où il ne compte pas ? L’Assemblée n’est-elle pas le lieu de la peur et de la manipulation par excellence ? Il est capital de comprendre comment on peut faire produire à un même ensemble d’hommes autant de votes différents qu’on leur impose de modes de scrutins différents. » (Arnaud-Aaron Upinsky, La tête coupée, Les éditions du Bief, 4ème édition, décembre 2018, p.324).

 

On notera l’article récent de Sud-Ouest https://www.sudouest.fr/gironde/parempuyre/projet-d-usine-de-batteries-electriques-emme-en-gironde-pierre-hurmic-reclame-une-etude-de-risque-independante-27525727.php qui rapporte les propos de Pierre Hurmic, maire de Bordeaux et premier vice-président de la métropole :  « l’étude de risque réalisée par un tiers indépendant est un jalon indispensable et critique du projet. Nous l’avons déjà réclamée, elle manque toujours. » et encore, « le Conseil scientifique de l’estuaire soulève déjà des alertes sérieuses sur le projet […] le projet ne devrait pas pouvoir avancer sans l’étude de risque. La protection de nos populations n’est pas un sujet négociable. »

(1) : Communiqué de Presse de Monsieur Cugy :Télécharger 20Emme

(2) : Communique de presse d' Alerte Seveso Bordeaux métropole Télécharger 20grattequina

 

Cet article est


Diane

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