25 janvier 2026
Littéraire

Faites-les lire ! Pour en finir avec le crétin digital - Michel Desmurget

Michel Desmurget est docteur en neurosciences et directeur de recherche de l’Inserm. Une question lui fut moult fois posée par les parents après la lecture de La Fabrique du crétin digital : « mais que faire ? ».

En chercheur de profession, et décidé à y répondre, il s’est penché sur la littérature scientifique, vaste et dense, concernant la lecture. Il témoigne que, bien que convaincu des bénéfices de la lecture, il ne s’attendait pas à ce qu’ils puissent être si « divers, massifs et fondamentaux » et avoue qu’il « n’imaginait pas l’ampleur du prodige ».

Il répond donc à LA question avec ce livre ; que l’on pourrait résumer en reprenant une seule de ses phrases : « Le lecteur c’est l’anticrétin digital ! » (p. 19).

Michel Desmurget a choisi de traiter le sujet en 5 chapitres dont nous faisons le survol ci-après tout en vous conseillant très chaleureusement la lecture.

1/La lente agonie de la lecture

Il est de fait que l’écrasante majorité des enfants aiment qu’on leur lise des histoires mais aussi les adolescents qui regrettent souvent que leurs parents aient cessé ces lectures lorsqu’ils ont eu acquis les bases de la lecture. Il est noté également que la lecture partagée est connotée comme une activité féminine, les garçons en bénéficient moins et seront moins incités à lire ensuite, ce qui a des répercussions visibles sur leur temps de lecture et leur difficultés scolaires ensuite. Plus l’enfant bénéficie de la lecture partagée, plus il aura tendance à lire seul.

Les 6-17 ans aiment beaucoup voire énormément lire ; une bonne nouvelle ! Mais non, car il est constaté un « large précipice entre le désir et la consommation » ! Là encore, les écrans récréatifs dévorent la vie des gamins : 112 jours de la vie d’un enfant en quatrième, soit 2690 heures tandis que la lecture n’occupe que 7 jours. Les étudiants, eux, lisent de moins en moins, alors qu’ils seront demain des enseignants en charge de transmettre le goût de la lecture. Les chiffres concernant le quasi-illettrisme sont effrayants : 28% pour les jeunes en CAP ou BEP, 16% pour les baccalauréats professionnels et 4% pour les baccalauréats généraux et technologiques.

« Lire, cela sert aussi, surtout ( !) , à réfléchir et à penser, à découvrir et à imaginer, à comprendre et à expliquer »
Michel Desmurget

 

« nos enfants sont des Déshérités »
(philosophe François-Xavier Bellamy)

 

« ils sont les Gamma du Meilleur des mondes »
(Aldous Huxley)

 

« Il n’est pas nécessaire de brûler les livres pour détruire une culture. Il suffit que les gens arrêtent de lire. »
(Ray Bradbury Fahrenheit 451) (p. 67)

 

Le vieux continent ne peut aucunement rivaliser avec l’Asie et la Chine par exemple où les normes familiales d’exigence, de rigueur et de discipline permettent la réduction des inégalités sociales ; l’impact de la pauvreté sur la réussite scolaire y est considérablement plus faible.

Le programme PISA confirme un déclin plus important en France que la moyenne de l’OCDE et ce, particulièrement ces vingt dernières années. Le niveau de lecture des étudiants pour affronter les attendus universitaires a chuté de 8% entre 2009 et 2019. Le nombre moyen de fautes d’orthographe est passé de 1,9% en 1987 à 12,9%, soit une augmentation de 80%. C’est un constat de dommage structurel majeur annonciateur de troubles plus profonds.

« la venir dirat si j’est raison » -

« On a 4 condition presque pareil, grouper par pères ; Il faut les mélanger au hasard sinon on ai pas sur que ça marche »

« Gale, il a eu faut, sa vision d’effets était pas juste » (p. 90).

Plutôt que de renforcer les acquis, ce sont les attendus scolaires qui sont revus à la baisse, les livres qui sont réécrits pour être simplifiés ; moins de mots, moins de mots rares. Le Club des Cinq par exemple : phrases raccourcies de 15%, richesse lexicale diminuée de 40%. De nombreux textes sont abrégés, castrés, réduits à peau de chagrin. Cela dépasse même les frontières littéraires. « le magazine Time a décidé d’écrire une lettre ouverte à Rihanna sous le titre « S’il te plaît, utilise plus de mots » » (p.85)

Les enfants lisent de moins en moins, « un véritable saccage », s’indique Michel Desmurget ; alors que la Chine régule très strictement les usages numériques récréatifs en Chine pour les enfants, en France, c’est le numérique qui est incité, y compris au sein de l’éducation nationale et tout est fait pour masquer les ravages sur nos enfants.

2/ L’art de lire

L’auteur insiste et confirme : un enfant qui ne lit pas en plus de ce que lui est demandé à l’école, ne dépassera jamais le stade des compréhensions « basiques », le limitant au niveau de sa réussite scolaire, son développement intellectuel et humain. En tant que neuroscientifique, il atteste que l’apprentissage de la langue, de la lecture sculpte le cerveau et influence son vaste réseau neuronal des parties les plus primitives jusqu’aux plus sophistiquées. C’est bien l’ensemble du cerveau dans ses fonctions d’intelligence, d’émotions et même motrices qui se façonne. Lors de la lecture, les mêmes zones cérébrales ne sont activées que si le lecteur était confronté à ces situations dans la « vraie vie » . (p. 114).

Pour ce faire, il faut avoir dépassé le stade du décryptage qu’enseigne l’école pour accéder à celui de la compréhension et du plaisir de lire, qui eux-mêmes amènent à « penser ». La réflexion se basera sur le savoir acquis au fil des lectures : informations brutes, mémoire émotionnelle et raisonnements rencontrés dans ses lectures. Dans l’exemple qui suit, l’auteur nous permet de comprendre qu’un manque de vocabulaire compromet la compréhension jusqu’au point de rompre la communication.

 

« Penser que l’on peut fonctionner efficacement dans une économie dite « de la connaissance » ou « de l’information », en transférant les briques fondamentales de notre intelligence à Google ou Yahoo est juste absurde ». (p. 182).

 

Ainsi, tout le savoir à disposition en 15 millisecondes sur le web ne peut remplacer l’appropriation intellectuelle personnelle. Toutes les définitions des mots s’y trouvent mais si l’individu ne les connaît pas, il ne pourra pas communiquer. Ainsi, « Un groupe de chercheurs de l’Université de Stanford […] La capacité des jeunes [collégiens, lycéens et étudiants] à raisonner sur les informations trouvées sur internet peut être résumée en un mot : « sombre ». » (p. 187).

3- Les racines de la lecture

Si l’école enseigne l’apprentissage de la lecture, ce sont bien les parents qui, dès le plus jeune âge, fertilisent le cerveau de leur enfant en leur parlant, en leur lisant des histoires, en attisant leur curiosité concernant les lettres, les sons. L’enfant s’enrichit dans une interaction en face à face. Être simple spectateur n’apporte à l’enfant aucun bénéfique. L’auteur explicite, dans ce livre, moult activités possibles avec les enfants et rappelle que les sollicitations précoces, les échanges, la lecture partagée sont significativement corrélées avec la réussite scolaire.

Les mots que les enfants (de 1 à 5 ans) rencontrent dans la lecture partagée et les échanges oraux liés se comptent par millions, les mots rares rencontrés par milliers. Ces mots sont également d’une plus grande richesse que le langage courant. L’enfant renforce aussi sa capacité d’attention et son empathie (comprendre et ressentir autrui). Les écrans récréatifs réalisent exactement l’inverse !

Lorsque l’enfant demande à relire plusieurs fois le même livre, il a raison ! La mémorisation augmente alors significativement !

S’il est un outil de lutte contre les inégalités sociales, c’est bien la lecture. Le dernier rapport Pisa en témoigne : le système scolaire français est l’un de ceux qui les contrebalancent le moins. Plus un enfant lit, plus il engrange de vocabulaire et, effet Matthieu oblige, plus il lui est facile d’en apprendre de nouveaux. En effet, plus le cerveau a de connaissances plus il stocke facilement les savoirs nouveaux.

 

« Car celui qui a, on lui donnera et il aura de surplus, mais celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera enlevé. »
célèbre phrase du nouveau Testament reprise par les spécialistes pour nommer l’effet Matthieu(p.254)

 

4- Un monde sans livres

« la lecture est la clé de tout. Apprendre à lire aux enfants est une obligation morale fondamentale de la société. »
Garisson Keillor, auteur américain

« l’imprimerie rapproche et met en communication immédiate, continue, perpétuelle, la pensée de l’homme isolé avec toutes les pensées du monde invisible, dans le passé, dans le présent et dans l’avenir […] [d’une presse], il sort sans doute du papier, de l’encre […] mais il sort en même temps de la pensée, de la morale, de la religion, c’est à dire la portion de l’âme du genre humain »
Alphonse de Lamartine (p. 268).

Une seule et unique preuve de l’importance des livres, on pourrait évoquer la haine viscérale que leur vouent tous les tyrans du monde.

 « les fondamentalistes de tous bords brûlent d’instinct les livres » […] À eux seuls, [les nazis] ont anéanti plus de cent millions d’ouvrages. […] l’objectif était machiavélique. Il ne visait rien de moins que l’anéantissement des outils fondamentaux de la pensée. »
Georges Steiner (p. 269).

 « forcer une amnésie historique qui facilite le contrôle d’un individu ou d’une société ».
Fernando Baez, universitaire vénézuélien

 « langue d’asservissement, […] la langue du IIIème Reich […] langue toute puissante autant que pauvre et justement toute-puissante de par sa pauvreté » .
Victor Klemperer, philosophe juif (p. 270).

 « toute propagande efficace ne doit se focaliser que sur très peu de points et les exploiter sous forme de formules frappantes»
Gustave Le Bon, Psychologie des foules (p. 270).

Michel Desmurget résume : « lorsque la lecture manque, la langage souffre. Or, ce dernier soutient une part essentielle de nos capacités à raisonner, comprendre, critiquer, réfléchir, analyser et apprendre. » (p. 270).

Un livre, c’est un contenu d’informations mais celles-ci ne sont pas livrées en vrac comme sur Internet. L’auteur travaille à les structurer, il élabore les chapitres de façon à transcrire son propre raisonnement, pour faire cheminer le lecteur qu’il prend par la main.

Un livre, c’est aussi une histoire et Daniel Willingham, professeur de psychologie confirme que l’histoire permet une bien meilleure mémorisation que d’autres contenus textuels.

Un livre, c’est un écrit qui surpasse de loin tout contenu audio en terme de compréhension, de concentration d’assimilation de contenus complexes et de mémorisation tout comme le support imprimé favorise indubitablement la carte mentale.

5- Des bénéfices multiples et durables

Une langue opaque à opposer à transparente est faite de phonèmes (sons) différents, par exemple fer et manger mais aussi d’un même son pour plusieurs retranscriptions : gèle, seigle, met, merci, volley ou o, au, eau… Si l’apprentissage du décodage en est plus long, elles sont, à terme d’un plus haut degré de finesse, de raffinement et d’intelligibilité. Dès lors, la pensée, l’intelligence, le raisonnement, l’habileté à manier les connaissances en sont grandis. Lire rend nos enfants (et nous-mêmes) plus intelligents ! Vingt minutes de lecture quotidienne permettent de rencontrer entre 16 000 et 24 000 mots inconnus pur nos enfants. Une méta-analyse confirme que les bénéfices sont majeurs !

La lecture n’a pas son pareil pour pénétrer l’esprit d’un autre être humain (avec son consentement bien sûr !). Ce sont ses émotions, sentiments, doutes, difficultés, joies, etc. que le lecteur non seulement découvre mais aussi partage et ressent.  La psyché de l’auteur lu vient enrichir l’expérience du lecteur et faire vibrer son empathie et sa tolérance. Ainsi, il aura une meilleure « théorie de l’esprit » à savoir une plus fine compréhension des émotions, pensées, ressentis de l’autre.

« Vous lisez le sens du mot trahison dans un dictionnaire et vous comprenez.
Vous lisez un cas de trahison dans un roman qui rend compte des actes, des pensées et des émotions du traître et
du trahi et vous ne vous contentez pas de comprendre la trahison – vous en faites l’expérience ».
Mark Bauerlein, professeur d’anglais à l’université Enory (pp. 340-342).

Combien de livres sont à disposition de l’enfant ? Ce résultat prédit non seulement son niveau de lecteur mais aussi son devenir académique. Une meilleure maîtrise de la langue explique plus de 70% des variations des résultats scolaires. Offrez des livres !

De la lecture dépend la réussite académique, les savoirs généraux, la créativité et l’intelligence émotionnelle. Elle constitue un « médicament à large spectre » (p. 384) contre l’échec scolaire et plus globalement la qualité de toute une vie (épanouissement, réussite professionnelle, accomplissement de son soi profond), elle enrichit indéniablement l’humanité à travers celle que chacun porte en lui. Elle est irremplaçable !

« Un enfant qui lit ne fait pas qu’agrandir son présent, il construit son futur. »
(p. 386).

 

Épilogue : Faire de l’enfant un lecteur

Postface : une prise de conscience

« concernant l’usage des écrans à la maison, nous sommes proches d’une catastrophe sanitaire et éducative chez les enfants et les ados. »
(p. 403).

« Dernières évaluations PISA, celles de 2023. […] la France compte désormais 51% de lecteurs faibles, 26% de lecteurs basiques et (seulement !) 7 % de lecteurs avancés. […] si la France se distingue, ce n’est pas par sa médiocrité unanimement partagée mais par l’ampleur de cette dernière. […]11,2% de jeunes (16-25 ans) en très grande difficulté de lecture (quasi illettrisme). […] À 36 mois, chaque heure d’écran supplémentaire coûte 397 mots, 294 vocalisations et 68 échanges conversationnels à l’enfant. Sur une année, pour une consommation moyenne mesurée de 172 minutes par jour, cela représente une perte de 416 000 mots, 308 000 vocalisations et 71 000 échanges conversationnels. » 
(p. 409).

 

Nous avons dévoré ce livre dont cet article n’est qu’une infime partie destinée à susciter votre intérêt et vous livrer un peu de sa substance. La mise en évidence des multiples bénéfices qu’apporte la lecture comblera les lecteurs assidus et incitera les inconstants au plaisir de cette activité. Il est aussi un outil de compréhension précieux pour les parents, grands-parents, parrains, marraines, etc., une plaidoirie magistrale en faveur de la lecture et un réquisitoire implacable contre l’outil d’asservissement et d’abrutissement des masses que sont les écrans.

 

Cet article est


Diane

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